Aborder le langage d’une nouvelle manière, afin qu’il remue nos corps et leur redonne de la vitalité. C’est ce que tente de faire l’auteur dramatique, metteur en scène, poète et comédien Didier Poiteaux dans le cadre de sa compagnie bruxelloise INTI THEATRE. La 6ème édition du festival Mange ta grenouille présentera son texte Tu comprends ? mis en scène par Jiří Hajdyla. Le papotage beckettien de deux femmes (interprétées dans l’esquisse scénique par Blanka Josephová-Luňáková et Natálie Drabiščáková) est né lors d’un atelier avec d’autres auteurs.

Le monde est en train de traverser une période assez spéciale, avec de fortes répercussions dans le domaine de la culture. Comment faites-vous face à ce défi et est-ce que cela peut avoir des conséquences plus générales pour le théâtre et l’écriture dramatique ?
Il s’agit bien, en effet de faire face ; une fois passé un moment de sidération. Faire face c’est à dire trouver la force de continuer, de réfléchir et penser ce qui arrive pour faire reculer l’angoisse et la peur en l’avenir et retrouver la force de créer, de se projeter, de lutter. Aujourd’hui nous nageons dans des  chaos d’incertitudes à la fois à court terme pour tel ou tel création, tel ou tel projet annulés ou pas, et au-delà, à plus long terme, pour l’avenir du secteur culturel tout entier.  C’est assez rude à vivre, ça assèche parfois, ça atteint au cœur, il y a quelque chose de mortifère qu’il faut contrer. J’ai beaucoup de crainte sur l’avenir à moyen terme pour nos sociétés occidentales. En même temps, cela nous offre la nécessité, le « devoir »  de réinventer, de ré-imaginer ; ce qui est aussi le rôle et le savoir-faire de l’artiste. Comment faire face au défi ?  Partager, rencontrer, dire, échanger, créer du beau,  du sens, et ne jamais perdre la foi  et résister.

čtv14kvě19:00Didier Poiteaux : Tu comprends ?Lecture-spectacle19:00 Mange ta grenouille:Banket

Vous travaillez beaucoup avec les jeux de mots et l’absurde, et ce non seulement dans Tu comprends ? En quoi cette approche du texte vous est-elle proche ?
Mon écriture vient pour partie des poètes, de ceux qui inventent leurs propres langues dans la langue maternelle, la langue commune, de ceux qui travaillent les rythmes et la musique du langage. Je peux  en citer  quelques-uns comme C. Prigent, V. Novarina, C. Tarkos, G. Luca,  et aussi Duras, Ionesco, ou encore le grand auteur Belge Marcel Moreau.

Ce texte a surgit lors d’un travail d’atelier avec d’autres auteurs. Je me rappelle ce lundi soir,  après l’atelier je continue le texte en revenant chez moi, et je l’ai écrit ainsi chaque lundi soir pendant plusieurs semaines. C’était une expérience tout à fait neuve, jamais je n’avais ressenti cela. Le fond et la forme jaillissait, surgissait de moi, presque involontairement, j’étais mu, comme guidé par une rythmique, un flux qui a abouti au dialogue entre les 2 femmes.

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Dans votre écriture poétique et dramatique, vous examinez le langage sous différentes perspectives, quel effet cela a-t-il sur votre travail et qu’est-ce que ça peut apporter au public ou aux lecteurs ? Et comment cela se reflète-t-il dans le cadre de votre compagnie INTI THEATRE ?
Mon travail dans la compagnie INTI THEATRE, que j’ai fondé à Bruxelles, s’est depuis l’origine axé sur le langage. J’ai par exemple mis en scène un spectacle basé sur des textes de poésie contemporaine pour des enfants de primaires, parfois accompagné d’atelier d’écriture.

J’espère que ce travail sur le langage, son rythme et sa musique puisse apporter aux publics et aux lecteurs de la vitalité, que cela remue tout le corps, donne de l’énergie et aussi l’envie de se réapproprier à son tour son langage, sa parole, que  cela puisse la nourrir, la faire pousser, la réinventer à la fois de manière ludique et poétique.  Cela peut sembler un peu saugrenue mais je pense vraiment que certains textes, certaines écriture peuvent agir concrètement sur notre propre énergie, notre vitalité.  Surtout si on peut lier au sens une forme de comique, de « ludicité ».

Didier Poiteaux – INTI THEATRE

Votre pièce Suzy & Franck, destinée au jeune public et parlant du problème de la peine de mort, a reçu beaucoup d’attention. Comment le jeune public réagit-il à un sujet aussi difficile et comment la forme de docu-fiction s’accorde-t-elle avec votre passion pour le langage ?
Suzy & Franck est une pièce documentaire pour un public à partir de 14 ans. Je viens de créer dans cette même veine Un silence ordinaire qui aborde la question du tabou via celui de l’alcoolisme. Le texte de ces pièces se base pour une bonne partie à partir d’interview que je vais faire  selon le sujet, interview de spécialistes ou de gens de tous les jours concernés par un aspect ou l’autre de la thématique que je veux aborder.  Et justement cette part du langage réel que je saisis et retranscris et utilise comme matière brute, apporte, par le parlé, la syntaxe, les expressions, les niveaux de langage propres a chacun selon son milieu notamment, une véritable vitalité à l’écriture du texte, à sa musique, à sa dynamique globale. L’agencement entre ces diverses formes de réalité et des textes de narrations ou de nature plus poétique forme au final une dramaturgie où justement cette passion du langage se retrouve pleinement, dans une forme  renvoyant à la «  vraie vie ».

Est-ce que vous avez déjà eu la possibilité de rencontrer le théâtre tchèque ou l’art tchèque en général ?
Oui bien sûr j’en ai eu la possibilité de découvrir l’art tchèque mais un peu, trop peu et pas réellement son théâtre.  Voilà pourquoi j’espère vraiment pouvoir revenir à un autre moment à Prague par exemple.  Concrètement ma rencontre a eu lieu avec les grands noms, Kundera, Mucha, Janacek… j’ai même un peu honte tout à coup mais je veux bien me rattraper très vite et découvrir les artistes du théâtre Tchèques d’aujourd’hui dès que possible. A commencer par ceux de votre équipe !!

Nous vous présentons les textes de la 6ème édition : Enquête sur les super-femmes, lobotomie et une disparition »