Ses textes dramatiques font découvrir la terroriste allemande Ulrike Meinhof, la relation de Ted Hughes et de Sylvia Plath ou l’histoire de Mary Burns, condamnée pour meurtre de deux jeunes garçons. « J’écris sur quelque chose parce que ça me regarde, et dans le meilleur des cas, par une sorte de contagion du regard, ça regardera aussi le public, » dit l’auteure et traductrice française Dorothée Zumstein. La 6ème édition en ligne du festival Mange ta grenouille présentera sa pièce Patiente 66, inspirée par la vie de Rosemary Kennedy qui a subi une lobotomie en 1943. « J’ai eu dès le début de l’écriture le sentiment que le texte parlait aussi et surtout de l’Amérique des années 50, qui est un peu la fabrique du monde moderne – notamment en ce qui concerne l’art de la manipulation par les médias et le rôle des relations publiques, » explique-t-elle dans notre entretien.

Le monde est en train de traverser une période assez spéciale, avec de fortes répercussions dans le domaine de la culture. Comment faites-vous face à ce défi et est-ce que cela peut avoir des conséquences plus générales pour le théâtre et l’écriture dramatique ?
Dans la mesure où nous n’avons jamais été confrontés à ce qui se produit actuellement, les conséquences sont forcément imprévisibles – et il est par conséquent impossible de répondre à cette question. Il me semble qu’il y a deux choses : d’une part la situation que vivent les individus touchés directement ou indirectement par la crise sanitaire actuelle, dramatique ;  D’autre part il y a l’état du monde, et une situation pré-existente qui faisait qu’on allait, de toute manière – artistes compris- droit dans le mur, et que ce n’était qu’une question de temps. J’admets donc que je me pose ces jours-ci davantage de questions sur l’état du monde en général que sur l’avenir du théâtre. Si le premier part à vau-l’eau, le second ne surnagera pas. Il me semble difficile pour un auteur, ces jours-ci, de borner son questionnement au devenir du théâtre – du moins en tant qu’institution. En tant que « rituel » nécessaire, et lié au collectif c’est autre chose. L’institution fait « perdurer » quelque chose, bien souvent un système dont on se satisfait ou auquel on s’adapte tant bien que mal, dépendant lui-même d’un état dont on se satisfait ou auquel on s’adapte tant bien que mal. Le rituel se manifeste de lui-même, et peut renaître dans les ruines – et de ses propres ruines –  et tout aussi bien (mieux ?) surgir sur un terrain vague que dans les ors d’un théâtre national.

ne17kvě19:30Dorothée Zumstein : Patiente 66Lecture-spectacle19:30 Mange ta grenouille:Banket

Je me méfie terriblement des discours qui consistent à dire que, quoi qu’il arrive « The show must go on ». (On comprendra à quoi je fais allusion). Le show, parfois – par décence, par respect de ceux qui vivent et meurent – doit s’arrêter. Ce qui ne signifie pas que l’art s’arrête, lui. Il subsiste, d’autres manières, sous d’autres formes, d’autant plus essentielles que le show s’est arrêté. Le bateau a pris l’eau. Si le monde – et le rapport au vivant, dans sa globalité – doit se réinventer, les arts doivent eux aussi se réinventer – peut-être et surtout en trouvant de nouvelles manières de « se mêler au monde ». Il me semble qu’il faut être prêt à renoncer à quelque chose pour ouvrir d’autres voies. Les choses vont forcément être bouleversées. Il nous faudra participer de ce bouleversement pour ne pas en être les victimes passives.

Vos textes sont souvent inspirés par des personnages ou des événements historiques (qu’il s’agisse d’Egon Schiele, Sylvia Plath ou de la terroriste allemande Ulrike Meinhof). Avez-vous une manière de déterminer quelle histoire vous voulez raconter? À quel point êtes-vous fidèle aux faits historiques et comment faites-vous vos recherches ?
 « Déterminer » n’est pas un mot qui appartient à mon vocabulaire (ou à ma façon de faire). Je parlerais plutôt de « rencontre ». Il y a une réplique chez Claudel, dans Le Partage de Midi je crois. Un personnage demande « Pourquoi me regardez-vous ? » et l’autre lui répond « parce que ça me regarde ». J’écris sur quelque chose parce que ça me regarde, et dans le meilleur des cas, par une sorte de contagion du regard, ça regardera aussi le public (ou le lecteur – le théâtre se fabrique aussi dans la tête de ses lecteurs.)

Ma rencontre avec la Fraction Armée Rouge et Ulrike Meinhof est née de longues promenades dans Berlin au début des années 2000, promenades qui ont réveillé un souvenir d’enfance. Un jour je suis tombée sur une photo d’Ulrike M. en prison et c’était parti, j’étais « accrochée »… Pour Never, Never, Never, j’ai lu, un peu par hasard, un livre sur les « Birthday letters » de Ted Hughes – qui parle de la façon dont ce recueil de poésie posthume de Hughes dialogue avec la poésie de Sylvia Plath, son épouse décédée trente ans plus tôt. Aussitôt des images très fortes me sont venues. Liées aux lieux notamment. Je connais bien le Nord de l’Angleterre (qui est aussi le décor de MayDay) et mes tous premiers souvenirs d’enfance sont liés à l’Andalousie (ou Ted et Sylvia ont passé leur voyage de noces)  Quand le processus d’écriture se met en marche, c’est un peu comme si je rêvais (endormie et éveillée) ou que j’étais traversée par les visions de mes personnages. J’en ai ainsi une connaissance assez intime, un peu comme s’ils se servaient de moi pour raconter leur histoire – expérience qui pourrait être déroutante, voire franchement aliénante, si je n’en faisais pas quelque chose. Il s’est passé à peu près la même chose pour Ulrike Meinhof (Mémoires Pyromanes), Mary Burns (MayDay) et les personnages de NNN (les trois !). Je me suis mise à rêver leurs rêves – ou à faire leurs cauchemars. Ces « visions » des personnages sont les clés qui me permettent, comme par magie, d’entrer dans une histoire qui n’est pas la mienne et de toucher à des sujets assez ambitieux (que je n’aurais peut-être pas su aborder si je n’avais eu la sensation que chose d’essentiel m’en avait été révélé). Autour d’elles vont peu à peu se greffer des phrases et des passages entiers – la pièce se tricote.

Programme 2020 – 6ème édition Mange ta grenouille (LIVE streaming) »

Dorothée Zumstein (Photo: Emanuele Paci)

Me documenter devient – dans un second temps, après avoir « laissé jouer l’intuition », une espèce d’obsession. Je lis alors, énormément, de manière exhaustive, pour apprendre mais aussi et surtout pour vérifier ces premières intuitions et recevoir une sorte de « feu vert » pour aller de l’avant. Se documenter c’est aussi une manière de permettre à cet intime entrevu dans les rêves ou les rêveries de se déployer sur un champ plus large – dans le cas de Time Bomb/ Mémoires Pyromanes, le rapport de l’Allemagne à son histoire. Dans le cas de Patiente 66, la révélation de la forêt (des centaines de milliers de vies détruites) cachée par l’arbre Rosemary (lui-même caché pendant des décennies). Et, plus généralement, les populations que le Rêve Américain sacrifie à l’édification de son propre mythe.

Un travail beaucoup plus long consiste, ensuite, à assembler toutes ces visions en une forme, comme on assemble les pièces d’un puzzle. Je suis toujours étonnée de voir que les pièces finissent par trouver leur place dans le puzzle une fois assemblé. Pour conclure, je dirais qu’un texte de théâtre, pour moi, c’est une forme non déterminée d’avance avec, à l’intérieur, des images qui résonnent.

Patiente 66, le texte que vous présenterez au festival Mange ta grenouille, s’inspire de l’histoire de Rosemary Kennedy. Que symbolise-t-elle pour vous et qu’est-ce qu’elle peut nous dire sur les États-Unis actuels ?
Telle que je la ressens, l’histoire de Rosemary est une pure tragédie, mais une tragédie américaine. C’est en référence au roman de Théodore Dreiser An American Tragedy que j’ai sous-titré le livret « Une lobotomie américaine ». Il a été dit que Rosemary était la 66e patiente de Freeman. Cela n’a pas toujours été confirmé, mais j’aime ce chiffre 66 parce qu’il fait penser à la fameuse route 66 – qui participe elle aussi d’une mythologie américaine à laquelle Patiente revient sans cesse…

Rosemary est une Iphigénie moderne – et américaine ! Fille ainée de la première « dynastie américaine »  (son Agamemnon à elle est Joseph Kennedy, milliardaire, ancien ambassadeur des Etats-Unis à Londres et père du futur président des Etats-Unis). Comme l’héroïne de la mythologie grecque, elle est offerte en sacrifice à un Dieu. Dans Patiente 66, c’est La Statue de la Liberté qui tient lieu de temple sacrificiel et c’est au Dieu de la réussite (« Avoir un fils président des Etats-unis d’Amérique») qu’on sacrifie la vierge. Dans le rôle du prêtre sacrificateur – armé non d’un couteau mais d’un pic à glace – on trouve le docteur Walter J Freeman, dit « le « lobotomiste ». Si Rosemary a été lobotomisée en 1943, j’ai eu dès le début de l’écriture eu le sentiment que le texte parlait aussi et surtout de l’Amérique des années 50, qui est un peu la fabrique du monde moderne – notamment en ce qui concerne l’art de la manipulation par les medias et le rôle des relations publiques. Un autre personnage clé de cette période (auquel je fais allusion sans le nommer, dans la scène des conseillers en relations publiques cherchant le slogan propre à « faire vendre » la lobotomie comme une intervention miracle) est Edward Bernays, l’inventeur des relations publiques (auteur de Propaganda), capable de faire manger les bananes du Guatemala à l’Amérique entière et, dans le même temps, d’aider la CIA à fomenter un coup d’état pour le compte de la United Fruit. La lobotomie, avant de devenir une des grandes aberrations médicales du XXème siècle a été une gigantesque opération de communication, où le Dr Freeman a fait jouer tous ses réseaux. Il suffit de regarder « Fox News » aujourd’hui pour comprendre à quel point le pouvoir, quand il s’allie à la prétendue science (au détriment des spécialistes qui, eux, ne sont pas écoutés) peut causer des dégâts.

Nous avons appris que vous préparez Patiente 66 également sous forme d’opéra de chambre. Comment cette idée vous est-elle venue et quelles différences y a-t-il entre les deux textes ?
Au départ « Patiente 66 » était effectivement un projet d’opéra avec le pianiste et compositeur Benoît Delbecq. Assez tôt, nous avons échangé autour des œuvres de l’historien Howard Zinn (A People’s History of the United States) et du poète Charles Reznikoff (Testimony). Il y avait cette idée, d’emblée, de mêler la petite histoire et la grande, d’où le choix de Rosemary Kennedy. En tant que victime de la lobotomie, son histoire n’est ni plus ni moins tragique que celle de dizaines de milliers d’autres victimes (en majorité des femmes) mais elle permettrait de « changer de focale », de slalomer entre l’histoire officielle et la réalité cachée de l’Amérique, entre la vitrine et l’envers du décor.

L’idée d’écrire sur la lobotomie est liée à plusieurs choses. Il y a d’abord la fascination pour le film Soudain l’Eté Dernier de Joseph Mankiewicz (et la pièce en un acte de Tennessee Williams dont il est inspiré) auquel je faisais déjà référence dans Never, Never, Never. Et des raisons plus personnelles dont je ne veux pas parler mais qui expliquent l’ironie et le ton distancié. Plus un sujet me touche personnellement, plus l’éprouve le besoin de maintenir avec lui une distance « clinique ».

Nous avons présenté une première ébauche de Patiente 66 (l’opéra) version concert en 2017, mise en scène par Marie-Christine Mazzola, à l’Atelier du Plateau (Paris) avec de merveilleux musiciens – dont les chanteuses Elise Caron et Claudia Solal – et la comédienne Anne Benoît, pour qui le rôle de La Voix de l’Amérique a été écrit. Les aléas de l’existence, ainsi que la difficulté de faire exister une production aussi lourde dans les conditions actuelles, font que ce projet n’est plus à l’ordre du jour. Quand les éditions Quartett m’ont proposé de publier le texte, j’ai pris conscience qu’il s’agissait également d’un texte de théâtre. J’ai très peu modifié le texte du livret, le texte théâtral est, peu ou prou, le livret. Je pense que cela se ressent, à la lecture, et quelle que soit la forme que prendra Patiente 66 à l’avenir, la musique sera forcément présente, d’une manière ou d’une autre.

Est-ce que vous avez déjà eu la possibilité de rencontrer le théâtre tchèque ou l’art tchèque en général ?
Malheureusement, non. Si ce n’est en tant que dramaturge sur la mise en scène de Laurent Fréchuret, Une si bruyante solitude, du temps où j’étais associée au Centre dramatique national de Sartrouville. J’ai alors dévoré toute l’œuvre de Bohumil Hrabal. En tant que lectrice, si l’on excepte Kafka, de langue allemande, j’ai eu ma (longue) période Kundera. Et l’extraordinaire Guerre des Salamandres de Karel Čapek fait partie de ma bibliothèque idéale !

Nous vous présentons les textes de la 6ème édition : Enquête sur les super-femmes, lobotomie et une disparition »

Je pense que certains textes peuvent agir sur notre propre énergie, dit Didier Poiteaux »