Nous devons égaler la visualité des autres médias, dit le scénographe des Hédonistes Marek Cpin

Le théâtre tchèque et tchécoslovaque légendaire Divadlo Na Zábradlí vient pour la première fois en France. Dans le cadre du festival du théâtre tchèque en France Fais un saut à Prague, il présentera Les Hédonistes (samedi 28 septembre à 20h à Gare au Théâtre) et avec, une « boite » typique du scénographe Marek Cpin. D’après lui, un espace ouvert ne fonctionnerait pas sur la petite scène du « Zábradlí », mais si un scénographe arrive à saisir le caractère de cet espace, il peut très bien s’en servir. « Le théâtre Divadlo Na Zábradlí a une taille humaine et c’est pour cela que ses créations communiquent si bien avec le public, » dit Cpin qui a obtenu le Prix de la critique de théâtre pour meilleure scénographie pour son travail sur Les Hédonistes. Au festival, Marek Cpin animera également une masterclass sur la scénographie contemporaine.

En tant que scénographe, de quelle manière avez-vous l’habitude de travailler avec Jan Mikulášek ? Avez-vous déjà une manière établie de collaborer ou bien est-ce différent pour chaque spectacle ?

Une manière de travailler s’est fixée au fil des années. D’habitude, nos premières rencontres ont la forme d’un brainstorming dans le cadre duquel nous essayons de trouver ou de donner un nom au sujet principal que nous ressentons dans le texte. Lors de ces rencontres, nous ne pensons pas vraiment à la réalisation et au côté pratique, nous essayons d’être les plus libres possible dans nos réflexions. C’est le sujet, la signification du texte qui est toujours l’essentiele pour nous, les réalités ou le milieu donnés ne sont que de deuxième importance. Nous voulons surtout découvrir l’esprit du texte, de quoi ça parle d’après nous, et après nous cherchons des moyens de visualiser ce sujet.

THÉÂTRE : LES HÉDONISTES (THÉÂTRE NA ZÁBRADLÍ) Samedi 28 / 9 /2019 / Gare au Théâtre »

Le théâtre Divadlo Na Zábradlí est un espace assez spécifique, à quel point êtes-vous influencé comme scénographe par les exigences de ce lieu ?

La spécificité du théâtre Divadlo Na Zábradlí est clairement sa scène très petite. À partir de leur siège, la plupart des spectateurs voient tous les recoins de la scène, en même temps il y a aussi des coulisses, ce n’est pas une scène de studio ou un blackbox ouvert – c’est un espace qui invite à créer une scène réaliste, mais qui a également tendance à briser cette illusion. Je suis donc obligé de saisir la scène comme un tout. C’est comme ça que naissent mes « boites ». Si je ne veux pas que le public voie les cintres, les entrées des comédiens etc., je dois tout cacher, l’intégrer. Ici, laisser un espace libre, noir, ouvert ne fonctionne pas. Ça n’a pas la force d’une grande scène. L’idée d’un comédien traversant majestueusement un espace grand ouvert est comique. Mais si vous acceptez ce fait, vous pouvez l’utiliser en votre faveur. Le théâtre Divadlo Na Zábradlí a une taille humaine et c’est pour cela que ses créations communiquent si bien avec le public.

Qui plus est, depuis les années 60, le « Zábradlí » joue un rôle important dans l’histoire du théâtre tchèque. Cela a-t-il une importance pour votre travail ?

Pour moi, le théâtre Na Zábradlí est un rêve devenu réalité. Le théâtre et tout l’immeuble ont un esprit du lieu très fort. Avec le Théâtre National, qui est d’ailleurs tout de suite à côté, ce sont pour moi les deux scènes les plus importantes du théâtre tchèque du 20e siècle. Découvrir les créations réalisées au théâtre Na Zábradlí par Petr Lébl était tout à fait magique pour moi – ça représentait un tournant décisif par rapport à ma décision de faire du théâtre et de quelle manière. Son imagination, son sens de l’esthétique, sa stylisation et son humour m’ont beaucoup influencé. C’est un peu un petit miracle ou un jeu du destin que je puisse travailler dans le théâtre où ses créations m’avaient tellement émerveillé quand j’étais étudiant.

Avez-vous des sources d’inspiration auxquelles vous aimez revenir ?

Certainement l’architecture, j’essaye de suivre l’art contemporain, le design, la mode. La scénographie doit être un reflet de son temps, pour aider le théâtre à être vivant, à communiquer avec le public. Le théâtre, ce n’est pas un musée ou des archives où le spectateur viendrait pour apprendre comment ça s’est passé avec Hamlet ou Othello…

Existe-t-il quelque chose comme une « école scénographique tchèque » qui aurait certains points communs ?

La plupart des pédagogues qui nous ont enseigné, moi ou mes collègues, étaient des grandes personnalités de la scénographie des années 70 et 80, où c’étaient les théâtres de studio qui étaient les meilleures et les plus progressistes chez nous – ils travaillaient avec un minimum de moyens, la symbolique, les allusions et les métaphores jouaient un rôle très important. Le théâtre compensait le sentiment de manque de liberté dans la société… Aujourd’hui, nous travaillons différemment. Nous devons faire face à la visualité des autres médias et l’égaler, désormais, tout est permis – nous avons les mains libres et c’est complètement à nous de choisir comment nous parlerons au public. Mais je pense que nous avons tous été influencés par cette approche de faire du théâtre avec un minimum de moyens, nous continuons à chercher des symboles, plutôt que d’essayer d’impressionner le public. Personnellement, j’aime ça. J’essaye d’aller au fond des choses plutôt que de faire de beaux effets… et nous avons un peu pris l’habitude de tout bricoler. Je crois que nous essayons tous d’éviter les dépenses inutiles.

Même de ce point de vue je trouve cela signifiant et symbolique que Josef Svoboda, qui est d’après moi la personnalité la plus connue de la scénographie tchèque et vraiment un nom de renommé mondiale, n’ait pas vraiment de continuateur.

Que diriez-vous des Hédonistes à un spectateur français qui s’apprête à aller les voir et pour qui ce sera le premier spectacle tchèque de sa vie ?

Malheureusement, je ne sais pas quoi imaginer sous le nom de « spectateur français ». Mais si je dois considérer Les Hédonistes comme en quelque sorte un spectacle typiquement « tchèque », je crois que je dirais au spectateur français que notre manière d’affronter la vie est de ne pas la prendre trop au sérieux. Et la mort fait partie de ces sujets… donc nous essayons de la prendre aussi avec humour.