La construction du pont entre les cultures tchèque et française, entamée il y a cinq ans par l’association culturelle Mange ta grenouille, entre cette année dans une nouvelle étape. Deux pièces tchèques primées se présenteront à la deuxième édition du festival du théâtre tchèque en France Fais un saut à Prague : Journal d’un voleur de la compagnie Masopust et Les Hédonistes du théâtre Divadlo Na zábradlí. « Je suis très reconnaissant pour cette initiative et pour les liens culturels en général, » a dit le directeur du théâtre Divadlo Na zábradlí Petr Štědroň d’après qui ce sera la toute première fois que le théâtre viendra en France.

« Il est vrai qu’en France, le théâtre tchèque est pratiquement inconnu – à l’exception peut-être de Václav Havel, on ne l’exporte que très peu, voire pas du tout. Nous œuvrons directement en France pour essayer de le faire rayonner, » dit Linda Dušková, dramaturge en chef, pour expliquer l’idée maitresse du festival Fais un saut à Prague, dont la deuxième édition aura lieu à Arcueil et à Paris du 26 au 28 septembre.

« La France est un pays où nous n’avons pas encore joué avec le théâtre Divadlo Na zábradlí, ce sera la toute première fois que nous y viendrons, » a remarqué Petr Štědroň lors de la conférence de presse. « Je suis aussi content que le deuxième invité est le Journal d’un voleur, car la compagnie Masopust est en résidence au théâtre Na zábradlí, il s’agit donc d’une belle connexion. »

« Les Hédonistes sont une création dans une lignée dramaturgique que l’on pourrait appeler une sorte d’anthropologie culturelle, ou encore un projet évolutif, une création qui émerge en partie également lors des répétitions. Bien sûr, il y a un cadre fixe donné par les textes choisis, mais une grande partie des répliques que vous pouvez entendre dans la version finale ont été créées en coopération avec les comédiens et toute l’équipe créatrice, » dit Petr Štědroň pour expliquer la spécificité de la pièce qui a été mise en scène par un des metteurs en scène résident du théâtre Na zábradlí, Jan Mikulášek. Le directeur a également rappelé que Marek Cpin a reçu le Prix de la critique de théâtre pour la scénographie des Hédonistes.

« Le sujet principal des Hédonistes est le caractère éphémère de la vie, la mort comme partie inévitable de toute vie, la vanité sous toute ses formes pensables, » a dit Štědroň en ajoutant qu’avec Les Hamlets et Obsession, la pièce forme un triptyque libre.

« Nous voulions inviter un théâtre classique et une compagnie indépendante, » dit Linda Dušková, dramaturge en chef du festival Fais un saut à Prague, pour expliquer le choix des pièces. « Nous avons choisi les Hédonistes à cause de l’esthétique spécifique de Marek Cpin et de Jan Mikulášek. Nous pensons qu’il fait partie des metteurs en scène qu’il faut présenter à l’étranger, » remarque Dušková.

En même temps, sa sensibilité esthétique pourrait sembler proche au public français. « Nous essayons de trouver des points d’intersection en matière de similarité et non de différence. Au lieu de faire venir en France quelque chose de typiquement tchèque et de laisser le public français regarder, nous essayons de nous rapprocher d’eux. Et je pense que les Hédonistes sont exactement dans cet esprit, nous avons hâte de voir les réactions, » dit une des fondatrices du festival.

« Le journal d’un voleur est une pièce que nous avons choisi plutôt à cause de son sujet, car elle est composée de textes de Bedřich Bridel et Jean Genet, la connexion tchéco-française est donc présente déjà dans la dramaturgie du texte, » dit Dušková par rapport à la création qui a reçu de nombreux prix – entre autres aussi le Prix Grenouille du festival Mange ta grenouille pour la meilleure adaptation sur scène d’un texte francophone.

La manipulation de la marionnette et la recherche du rythme franco-tchèque – un reportage du festival »

LES HÉDONISTES (théâtre Divadlo Na zábradlí)

« Quelle heure est-il ? » demande un des acteurs en attendant, nerveux. « Il est grand temps. » Un étrange groupe de personnes se retrouve dans le lobby d’un hôtel. Un comédien qui essaye à tue-tête d’apprendre un texte difficile, une dame élégante avec un secret dans son sac, un gars étrange dont tout le monde se moque… À première vue, tous ces personnages n’ont rien en commun : les discussions s’écoulent, le temps a l’air de s’arrêter, personne ne part. Mais de temps en temps, certains d’entre eux cessent soudainement de vivre. La frontière entre la situation quotidienne et la mort se brouille et la question « Qu’y aura-t-il pour diner ? » devient finalement aussi importante que « Comment vais-je mourir ? »

Dans cette création originale, le trio de réalisateurs tchèques Jan Mikulášek (metteur-en-scène), Dora Viceníková (dramaturge) et Marek Cpin (scénographe) présente des réflexions sur la mort et l’attente de la mort du point de vue de la société contemporaine. Celle-ci a perdu l’habitude de considérer la mort comme une partie intégrante de la vie, voire même son point d’accomplissement, et essaye plutôt de prétendre qu’elle n’existe pas, ou bien encore de l’éprouver avec un pathos excessif. Les auteurs ont réussi à aborder le sujet de la mort de manière intuitive et très attractive pour le public. La pièce Les Hédonistes fait partie des meilleures créations présentées actuellement au théâtre Na zábradlí. La scénographie de Marek Cpin a reçu le prix 2014 de la Critique de théâtre pour Meilleure scénographie.

JOURNAL DU VOLEUR (Compagnie de théâtre Masopust)

Opéra-mystère d’après les textes de Jean Genet et Bedřích Bridel sur une musique de Martin Dohnal

Cet opéra-mystère pour un comédien-chanteur (Miloslav König) d’après les textes de Jean Genet et Bedřich Bridel sur une musique de Martin Dohnal est une création de la Compagnie de théâtre Masopust, mise en scène par Jan Nebeský, metteur-en-scène célèbre dont les créations sont actuellement présentées entre autres au Théâtre National.

Jean Genet résonne avec Bedřich Bridel, un imaginaire contemporain en marge de la société fait la rencontre avec un imaginaire baroque. Un lien étrange et audacieux entre le journal de l’écrivain et récidiviste « maudit » Jean Genet, où il décrit sa philosophie uniquement autodestructrice du crime et de la beauté, et la célèbre composition poétique tchèque de l’auteur baroque Bedřich Bridel « Qu’est-ce Dieu ? L’homme ? » (Co Bůh ? Člověk ?). Il est étonnant avec quelle facilité le journal narcissique, enfantin et sans scrupules, plein de jouissance, de peur et d’opposition à toute autorité, se mêle aux déclarations passionnées, enflammées et pleines de ferveur de Bridel, qui se prosterne aux pieds de son Dieu tout comme Genet se pose aux pieds de l’un ou de l’autre de ses amants. Dans les deux textes foisonnent un désir et un appel similaires, la même fièvre consommant un corps qui veut appartenir. S’unir. Trouver le Paradis. La tension extrême entre corps et âme, leur combat tant de fois décrit dans la période baroque, s’accomplit dans les actes et les relations vécus par Genet. Vivre sa propre bassesse comme une attitude consciemment adoptée se rapproche de la douce humiliation de Bridel, écrivant des vers enfantins, au rythme régulier et sans ornements. « Já nad slámu, květ, seno,/ jako pléva jsem laciný,/ i nad žabí plemeno,/ špatnější, i nad luštiny;/ já pravdy stín zatmělý,/ nejsem něco, než nijakost,/ já jsem šat, střep zetlelý,/ mrcha, mrva, kůže a kost. » (« Plutôt que la paille, la fleur, le foin / je ne suis que mauvaise herbe, / pire que la gent batracienne, / pire même que les gousses de blé ; / moi, l’ombre ténébreuse de la vérité, / je ne suis pas quelque chose, je suis néant, / je suis habit, un éclat de verre moisi, / vil, une bouse, peau et os ») Le chant baroque s’emboîte dans les confessions intimes et pragmatiques en même temps du prostitué et voleur.

Jan Nebeský, metteur-en-scène de la pièce, aime depuis longtemps aborder des sujets extrêmes et difficiles et il a choisi d’approcher Journal du voleur comme destruction progressive d’un homme. Tandis qu’au début, nous nous trouvons face à face avec un jeune homme normal, quoiqu’un peu agité, à la fin, nous voyons une épave étrange, qui arrive à peine à se tenir droit à cause de son comportement autodestructeur.

Le texte de la pièce, composé d’extraits de la nouvelle de Jean Genet Journal du voleur et de poèmes du prêtre de la période baroque Bedřich Bridel, est porteur du sujet « l’individu face à la société », mais l’attention est portée principalement sur le combat entre  l’homme et sa propre identité. La théâtralité est représentée avant tout par la musique de Martin Dohnal, ayant la même importance que le texte. La musique dramatique donne un rythme au texte, lui apporte des tonalités irritantes, car elle n’est guère mélodieuse. Elle contient une insistance intellectuelle qui fait que même pendant les passages musicaux, le public doit réfléchir et chercher un sens.

La juxtaposition des textes de Jean Genet et Bedřich Bridel crée une tension en contrepoint mais exprime également le poids de l’humanité portée – du fin fond des ténèbres jusqu’à la lumière au début du tunnel. En sa qualité de comédien-chanteur, Miloslav König est tout à fait exceptionnel – il présente non seulement une richesse de gestes et d’expressions mimiques considérable mais aussi une gamme à peine imaginable de diverses modulations et timbres de voix.

Pour son rôle dans Journal du voleur, Miloslav König a reçu le prix du meilleur comédien de la saison 2016/17 du magazine Divadelní noviny. L’année suivante, la pièce a reçu trois des prix de la Critique de théâtre, prix les plus prestigieux dans le milieu du théâtre tchèque. Il s’agissait des prix dans les catégories Meilleure création de l’année, Meilleur comédien et Meilleure musique.

Les auteurs sélectionnés et leurs textes :

Ondřej Novotný : To léto (Cet été
Daniel Vonášek : V kleci (En cage)
Markéta Bidlasová : Starý holky (Les vieilles filles)
Tomáš Vůjtek : Výmlat (Le battage)
Barbora Hančilová : Trollové mezi námi (Les trolls entre nous)

Alžběta Kočvarová et Pavel Matoušek ont été sélectionnés dans le cadre de l’appel à projets en arts graphiques et seront invités à Arcueil pour exposer leur projet Les mecs dans le jardin dans l’espace Anis Gras. Pendant leur résidence, ils poursuivront également leur travail dans les jardins français.