Un reportage du festival de théâtre tchèque en France ‘Fais un saut à Prague’

Dans l’espace culturel Anis Gras, cette ancienne distillerie d’anisette à Arcueil, non loin de Paris, le dernier spectacle de la première édition du festival de théâtre tchèque en France ‘Fais un saut à Prague’ est en train de se terminer. Trois comédiennes, quatre comédiens et la metteuse en scène de l’esquisse théâtrale ‘Poupée de porcelaine’ se lèvent de leurs chaises et sont chaleureusement applaudis par une salle bien remplie, au cœur même de l’ancienne usine de la famille Raspail.

« On a réussi à construire la deuxième partie du pont théâtrale entre Prague et Paris, à nous maintenant d’en profiter et d’aller encore plus loin, » dit la directrice du festival Linda Dušková pendant que les applaudissements, très lentement, s’évaporent. Un mélange bien hétérogène d’auteurs, de comédiens et de spectateurs tchèques et français présents prouve que l’objectif d’entremêler les deux mondes culturels n’était pas qu’une parole en l’air.

« Un des aspects de cet espace, c’est aussi le désir de découvrir des nouvelles choses. Pour moi, le festival est fait surtout par toutes ces belles personnalités que l’équipe de Prague a amenées ici. Ils ont créé une sorte de petite population qui s’est complètement intégrée ici. Les discussions entre auteurs et metteurs en scène, c’est exactement ce à quoi devrait servir cet espace selon moi, » souligne la directrice de l’espace culturel Anis Gras, Catherine Leconte.

En buvant de la bière et de l’anisette, en mangeant de la soupe de pommes de terre (recette tchèque), cuisinée ensemble par l’équipe de l’organisation tchèque et la cuisinière locale, des idées de nouveaux projets de collaboration naissent de manière spontanée : l’utilisation de l’espace Anis Gras pour des résidences d’artistes tchèques (peut-être même dès l’année prochaine) ou la réalisation d’une des pièces par Radio France. Concernant les bénéfices de la visite tchèque, Catherine Leconte est persuadée que « ce que nous avons vécu ensemble pendant la semaine du festival, mais aussi pendant le temps de préparation, c’est une de ces histoires inoubliables qui vous habitent encore longtemps après. Il est déjà clair que ces activités à Anis Gras vont nous servir plus tard dans le développement de cet espace. »

La recherche du rythme commun

L’esquisse théâtrale de la pièce Poupée de porcelaine de Magdalena Frydrych Gregorová, qui a été traduite pour la première fois en français par Jacques Joseph, était sans doute un des moments forts du festival. « Quand j’ai lu la pièce pour la première fois, je n’ai pas réalisé à quel point elle était complexe, » avoue Agnès Bourgeois, la metteuse en scène. Mais cette « bouffonnerie sociale » présentant le milieu rural d’un orphelinat a vite fait de la passionner. « D’habitude je ne choisis pas mes comédiens, je travaille toujours avec ma compagnie. Mais ici j’ai senti qu’il fallait bien distribuer les rôles selon les types de personnages. C’est brillamment écrit, » a-t-elle reconnu.

Pourtant pendant longtemps elle a eu du mal à trouver le bon rythme pour la pièce et ses répliques courtes, ses pauses inattendues et sa fin inhabituellement brusque. « Ça n’a jamais vraiment marché jusqu’à ce soir, » a remarqué Bourgeois, alors que c’est justement le rythme, selon elle, qui est porteur du sens dans une réalisation théâtrale. Elle a donc même étudié la pièce en tchèque, pour pouvoir travailler le rythme en détail. Finalement, le travail a donc abouti au bon moment, grâce aussi aux performances des acteurs et à leur investissement personnel.

« Cette pièce a un rythme spécifique même en tchèque, alors arriver à le traduire en français, c’est un vrai exploit. J’ai été très contente, » a dit Magdalena Frydrych Gregorová, qui a également été satisfaite par l’impression générale qu’a laissée cette esquisse théâtrale. Dans le cas des deux réalisations précédentes en tchèque, les metteurs en scène ont trop accentué, selon elle, soit le caractère comique de la pièce, soit au contraire son côté tragique. «Là, il y avait exactement ce recul que je voulais qu’il y ait, » a-t-elle remercié la metteuse en scène lors de leur rencontre personnelle.

Une heure de dissidence n’a pas fait de mal à Olga

Même si dans Poupée de porcelaine, il y a beaucoup de références à la culture tchèque, il s’agit plutôt de petits éclats de conversations familiales ou de locutions entendues pendant l’enfance. Olga par contre, la pièce d’Anna Saavedra (traduite par Jean-Gaspard Páleníček), le deuxième texte tchèque qui a été présenté au festival Fais un saut à Prague dans sa totalité, est pleine de personnages et d’éléments historiques tchèques. Ces noms ne parlent souvent même pas aux spectateurs tchèques – notamment à ceux qui sont nés après 1989. La dissidence, la Charte 77, Pavel Juráček, l’underground, le festival de la « deuxième culture » à Hrádeček, et Magor qui s’éclate en écoutant la musique disharmonique du groupe Plastic People, tout ce milieu est tellement essentiel à la pièce que l’on peut se demander s’il est vraiment possible de traduire cette histoire dans une langue et une culture étrangère, de façon à éviter de n’en faire qu’une simple description d’un certain passé communiste.

« Je connaissais Václav Havel en tant que dramaturge, je savais qu’il était également président tchèque, par contre je ne connaissais pas l’histoire de votre pays, » décrit la situation de départ le metteur en scène, Antoine Sarrazin. Pour mieux s’orienter dans un terrain difficile, les cours d’histoire tchèque récente ont été bien bénéfiques pour ce jeune comédien et metteur en scène. Il a également profité de sa connaissance de Samuel Beckett et du théâtre de l’absurde. « C’est un texte fou, mais les situations particulières sont décrites très en détail, » remarque Sarrazin, qui a du s’appuyer notamment sur son imagination. « Je ne connaissais pas toutes les histoires de tous les personnages, mais j’ai été capable d’imaginer leur vie, » a-t-il ajouté. Grâce également à Zoé Fauconnet qui a interprété le rôle d’Olga d’une manière délicate, la pièce a été un portrait à la fois amusant et profond d’une femme forte d’un homme célèbre, sur un arrière-plan d’une époque bien étrange.

Pour que le théâtre tchèque contemporain puisse se présenter au public dans toute sa largeur thématique et dans son hétérogénéité de genres, les organisateurs ont aussi fait traduire pour l’occasion des extraits de pièces d’Ondřej Novotný (Cet été), de Kateřina Rudčenková (Le temps de la fumée de cerise) et de David Košťák (Laïka). Les neufs comédiens du collectif Pris dans les phares ont réussi à capturer la poétique spécifique de tous ces auteurs.

Ce collectif d’acteurs et de metteurs en scène formé par des anciens camarades de classe a même interprété, dans le cadre de cette esquisse composée, une chanson tirée du texte d’Ondřej Novotný, ainsi qu’une chanson traditionnelle slovaque. David Košťák a apprécié la façon dont son propre texte a été traité : « Finalement, ils ont réussi à mettre ma Laïka sur orbite, en évitant un excès de pathos et en faisant passer le message éternel sur l’injustice et la trahison de ceux qui ne peuvent pas parler en leur nom, » a-t-il décrit ses impressions et il a ajouté : « Ce festival m’a permis de savourer des pièces qui m’ont parlé intimement, même si c’était dans une langue étrangère. »

Manipulation, Marionnettes et Fantomas

L’espace culturel Anis Gras a également accueilli, pendant cette première édition du festival, deux résidences artistiques. Barbora Sléhová a préparé une exposition appelée Fais un saut sur place qui capturait sa vision de Paris en la confrontant aux images de Prague, faites par sa sœur et scénographe Tereza Vydarená. Jakub Maksymov, metteur en scène tchèque, a lui collaboré avec le comédien français Matthieu Huot pour créer une performance immersive appelée Petit traité de manipulation.

Dans la première séquence audiovisuelle, Maksymov a directement relié, par le personnage de Fantômas, Prague à l’ancienne distillerie d’anisette dans la banlieue parisienne. Ensuite les spectateurs se sont transformés en acteurs pour accomplir ensemble leur mission : forcer un homme artificiel ressuscité à boire du poison. Grâce à des ordres verbaux, les spectateurs ont ensuite dirigé le performeur, comme une sorte d’avatar, tout en observant sur l’écran les prises de vue d’une caméra accrochée sur sa poitrine. Cette expérience commune de la conduction d’un homme vivant a réveillé dans le public une joie et une malignité enfantines. Mais conformément au nom de la performance ils ont également pu découvrir que cette activité amusante peut être loin d’être tout à fait innocente… « C’est un peu une expérience sociale, » a conclu avec un sourire David Košťák, metteur en scène présent sur place.

Maksymov décrit sa solution technique novatrice : « Cela fait déjà un moment que je m’intéresse à l’application des principes de jeux dans le théâtre. Cette résidence, je l’ai conçue comme une occasion de pousser encore plus loin cette synthèse de différents médias. »

Maksymov, originairement marionnettiste, a travaillé cette performance comme un « spectacle de marionnette latent ». Il a rappelé que le thème de manipulation a été souvent soulevé par le théâtre de marionnette tchèque à l’époque de la « normalisation ». « Apparemment, les spectateurs de l’époque avaient du mal à comprendre la métaphore, à tel point la manipulation était omniprésente dans la société. Et aujourd’hui ? Le thème revient, mais il ne s’agit plus d’un seul système, mais d’un regroupement complexe de différents systèmes de manipulation, » pense-t-il. « Je trouve que cette métaphore d’un homme téléguidé est loin d’être épuisée. Il faut juste la redéfinir dans le contexte social et culturel contemporain, » a-t-il ajouté.

« Jakub a commencé par le théâtre de marionnette et j’ai pris un moment à comprendre que cette performance aussi s’inscrit en fait dans ce cadre, » décrit la collaboration Matthieu Huot. « Mais qui manipule qui dans ce jeu ? Je ne connais pas la réponse. C’est ce que j’aime dans l’art performatif : l’artiste peut poser des questions, mais c’est aux spectateurs de chercher des réponses, » ajoute le comédien qui n’a montré son visage qu’au moment où les spectateurs se sont apprêtés à le « tuer » selon les ordres donnés. Il faut remarquer que chacune des trois réalisations de cette expérience fascinante s’est terminée d’une façon bien différente…

Le début d’un processus

De même que Matthieu Huot, qui a appris, pour son rôle de cyborg, le texte en tchèque, les dramaturges se sont aussi intéressés à la question de compréhension mutuelle, et ce dans le cadre d’un atelier appelé ČR:FR drama. David Košťák, Magdalena Frydrych Gregorová, Laura Pelerins et Olivia Csiky Trnka ont fait par exemple des traductions intuitives de poèmes (dans une langue qu’ils ne connaissaient pas) ou un travail créatif commun, qui a eu pour résultat des regards poétiques sur Anis Gras, ainsi que des monologues, se complétant les uns les autres, et formant ainsi, au moins pour les spectateurs bilingues, un dialogue d’une force étonnante.

C’est justement ce dialogue et le rapprochement mutuel des différentes approches artistiques qui sont l’objectif même du festival Fais un saut à Prague, qui connaît déjà les dates de sa deuxième édition : il va avoir lieu du 26 au 29 septembre 2019. « Je conçois ce festival comme une première étape d’un long processus, qui a son sens ici à Anis Gras, et que je veux développer encore davantage. Nous avons déjà eu des initiatives semblables ici, mais ce festival était le seul qui ait réussi à se rapprocher d’une forme idéale, » conclut Catherine Leconte, directrice d’Anis Gras, ce lieu unique et ouvert à la culture.